Elle aurait pu s’appeler Mahaut…
Elle aurait eu mes yeux, bien sûr. Mais elle aurait surtout eu ton nez, cet appendice que tu détestes autant que je l’aime… quand tu le glissais dans mes cheveux. Bien sûr, Mahaut c’est peu commun et tu aurais été un peu difficile à convaincre au début… mais on ne pouvait pas l’appeler Joelle. Bien sûr, on y aurait pensé.
Pour elle tu aurais fait tous les sacrifices que je n’ai jamais voulu te demander. Y compris accepter qu’on l’appelle Mahaut.
Elle aurait pu s’appeler Mahaut et elle aurait du naître le 25 août. Elle aurait été Vierge… Et ça nous aurait fait rire.
Bien sûr, personne n’a su. Toutes ces années j’ai vécu notre histoire toute seule. Je devais le vivre seule, une fois encore. Bien sûr, j’avais essayé d’évoquer cette possibilité mais c’était sans savoir. Bien sûr, je plaisantais sur le comble du comble de l’histoire déçue… Bien sûr, j’étais morte de trouille. Jusqu’à ce que j’ai besoin d’être sûre.
C’était le lendemain de Noël, un beau présage pour n’importe qui d’autre. Pour ces gens qui vivent leur histoire à deux. À peine avais-je refermé le capuchon que je voyais apparaître ce trait si pâle et si terrible, ce couperet. Bien sûr, j’ai attendu les 3 minutes règlementaires. Et même 5 minutes. Ces minutes où j’ai vu qu’elle aurait eu mes yeux et ton nez. Où j’ai pensé à Joelle puis à Mahaut. Où je t’ai vu père. Ces minutes de délire où je pouvais encore faire semblant de vivre notre histoire toute seule. Juste 5 minutes encore, encore 5 minutes avant que le couperet ne s’abatte.
À qui le dire ? Un 26 décembre j’avais déjà eu de la chance de trouver une pharmacie ouverte. La pharmacie familiale, juste en face de la maison.
À qui m’ouvrir ? Je vais passer pour une irresponsable.
« Mais tu prends pas la pilule ! »
Bof. La pilule quand on vomit tout ce qu’on avale c’est un peu surfait.
« Mais vous vous êtes pas protégés ! »
Je voulais vivre notre histoire à deux. Juste quelques minutes. Sentir que je n’étais plus toute seule dans notre histoire.
Bien sûr, j’ai tenu bon sans faire tomber mon masque. Jusqu’au soir. Une fois la nuit tombée on a besoin de savoir si c’est réel… Une fois la nuit tombée, je n’ai pas pu lui cacher. Lui qui était juste en face de moi ce 26 décembre dans la pénombre du salon… Prononcer ces quelques mots et sentir le poids de la réalité. Juste une fois, prononcer ces trois mots :
« Je suis enceinte.
- X…?
- Oui…
- Et tu…
- Je peux pas. Pas maintenant. Je commence un nouveau boulot. Je peux pas. »
Le pragmatisme. Comme toujours, ma seule porte de sortie. Avancer des arguments de bon sens et surtout ne pas avouer qu’on vit une histoire toute seule.
Le pragmatisme…
Et l’humour.
« Et puis je ne peux pas accoucher une semaine avant ton mariage. Je veux pas voler la vedette à la mariée. »
Il n’a pas ri. Mais j’aurai essayé.
Bien sûr, j’ai fait ce qu’il fallait. Appelé la clinique, pris rendez-vous… le 30 décembre. Expliqué que c’est pas le moment. Que je n’ai pas les ressources nécessaires… Et que je vis une histoire toute seule. Que tu ne m’aimes pas. Qu’une fois de plus tu l’as choisie. Qu’une fois encore tu m’as laissée vivre notre histoire toute seule.
Bien sûr, j’ai gardé le masque. Sourire quand tu nous transportes en Italie. Sourire quand tu m’offres notre chambre et cet enfant pour mon anniversaire. Sourire, quand même. Et quand tu me serres dans tes bras ce soir là imaginer que je te murmure :
« Tu vas être papa. »
Laisser les mots au fonds de ma gorge et rester là… dans tes bras. Ces cachets au fonds de mon sac que je t’imagine jeter quand tu me dirais « Je veux vivre notre histoire avec toi. »
Entendre la voix de mon frère qui me dit qu’il faut te l’avouer. Mais continuer de garder au fond de la gorge toutes ces phrases qui me font tant de mal.
« Je t’aime. Tu es mon évidence. Je veux vivre notre histoire avec toi. »
Les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets. Vomir toutes ces phrases qu’on ne dira jamais. Dans la fièvre de cette nuit de janvier… penser à Mahaut. Jusqu’à ce que la fièvre tombe. Bien sûr, je saigne encore. Bien sûr, j’ai fait ce qu’il fallait.
Reprendre sa route et te perdre en chemin. Jusqu’à ce jour d’avril où la douleur est trop forte. Où le manque est trop fort. Subir encore l’humiliation… Souffrir. Et penser à Mahaut. Elle aurait été musicienne, au moins un peu. Juste assez pour qu’on rit tous ensemble sur une chorégraphie approximative de Don’t stop believing. Bien sûr, on l’aurait bien élevée, on aurait juste voulu qu’elle soit heureuse.
Les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets. Se remettre à saigner. Se remettre à penser à Mahaut. Se dire qu’il est temps que tu vives cette histoire avec moi. Que tu dois savoir.
Et pourquoi pas… me prendre encore une fois dans tes bras. Et pourquoi pas… glisser ton nez dans mes cheveux.
Une fois encore j’ai vécu notre histoire toute seule. Une fois encore tu l’as choisie plutôt que moi.
A Bordeaux, le 14 août 2012